ataraxosphere

Le blog de Frédéric Kelder (ex-candidat MoDem du canton Aubervilliers Ouest en 2008) et de Florent Zanetti (résident de Paris 13ème). Réflexions citoyennes pragmatiques, sans tabou ni clanisme.

20 juin 2008

Des médaillés du CNRS fiers mais très inquiets

Vous avez sans doute entendu parler de la réorganisation du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) ces derniers jours. Je suis assez embêté pour m'exprimer là-dessus, car d'une part c'est un gros dossier, et d'autre part je pense qu'une partie des objectifs affichés du gouvernement vont dans le bon sens (même si dans les faits il s'y prend très mal pour les atteindre - quand il ne prend pas carrément des mesures allant à leur encontre).


En attendant, je relaie ici une tribune de médaillés du CNRS que je trouve très intéressante (même si par contre je ne partage pas toutes les revendications émises à la fin).


Nous, enseignants-chercheurs, chercheurs ou ingénieurs des universités ou des organismes de recherche, sommes fiers de faire de la recherche. D’autant plus fiers que nous avons été distingués parmi les « Talents » français : une Médaille – d’or, d’argent, de bronze – ou un Cristal du CNRS est venu récompenser notre travail. Ce sont nos pairs – un large groupe de collègues, élus ou nommés au Comité national du CNRS – qui nous ont ainsi reconnus sur la base de nos travaux, et nous l’apprécions. D’autres parmi nous ont reçu des distinctions similaires, non moins prestigieuses, des grandes sociétés savantes.


La Médaille de bronze, décernée à des chercheurs en début de carrière, « représente un encouragement du CNRS à poursuivre des recherches bien engagées et déjà fécondes ». La Médaille d’argent récompense ceux, « déjà reconnus sur le plan national et international pour l’originalité, la qualité et l’importance de leurs travaux », qui font école, qui dirigent des thèses, des équipes, des laboratoires. La Médaille d’or est la plus haute distinction scientifique française, décernée depuis 1954. Enfin, le Cristal du CNRS distingue des personnels ingénieurs, techniciens ou administratifs (ITA) qui « par leur créativité, leur maîtrise technique et leur esprit innovant contribuent aux côtés des chercheurs à l’avancée des savoirs et des découvertes scientifiques ».


Pourtant, nous sommes inquiets. À l’heure où l’on ne nous propose plus que des financements de quelques années pour des projets très ciblés, où les formations scientifiques à l’Université se dépeuplent, où l’on ne peut souvent promettre à un brillant thésard, au terme d’un travail achevé au niveau bac + 8, que des années au SMIC, voire au RMI, à l’heure où les ITA sont menacés d’être regroupés en « pools » affectés selon les besoins aux tâches les plus urgentes, comment apprécier pleinement ces récompenses ? Le système d’enseignement et de recherche qui nous a formés est en train de péricliter.


Comment se déprendre de l’impression, nous qui sommes en poste, au CNRS, dans un autre organisme de recherche ou à l’Université, qui prenons plaisir à chercher, à transmettre, et qui avons été reconnus pour cela par nos pairs, que nous serons les derniers de notre espèce, que nous n’aurons, bientôt, qu’à éteindre la lumière et fermer la porte derrière nous ? Comment apprécier notre médaille du CNRS, au moment même où cet organisme mondialement reconnu paraît être en voie de démantèlement ?


Ce sont nos trajectoires individuelles qui sont récompensées. Pourtant, nous savons tous que la science ne se fait pas dans l’isolement et que, si nos parcours ont été jalonnés de concours sélectifs (que nous soyons chercheurs, enseignants-chercheurs ou personnels ITA), ce n’est pas seulement, ce n’est pas avant tout la compétition qui a produit nos avancées, mais la coopération avec nos collègues. Une recherche qui ne compterait que des médaillés comme nous, même s’ils étaient bien rémunérés et disposaient de tous les moyens souhaités, serait une recherche morte. Chacun de nous n’est pas un « génie » isolé : nous travaillons en équipes, et nous travaillons pour tous. Nous n’avons pas fait que déposer des brevets, écrire des livres ou des articles dans des revues bien cotées ; nous avons aussi enseigné, diffusé le savoir auprès d’un large public ; nous avons encore développé des outils, des logiciels, inventé des instruments, publié des documents, édité et animé des revues, construit des sites web, organisé des colloques et congrès pour que d’autres puissent après nous faire avancer la science.


La recherche s’appuie sur la diversité des personnes, de leurs qualités individuelles – les brillants et les laborieux, les rapides et les perfectionnistes ; sur les rencontres parfois inattendues entre disciplines, entre cultures nationales, entre savoir-faire. L’évaluation, c’est notre quotidien, depuis que la science moderne existe : nous savons que les résultats de notre travail sont attentivement regardés par nos pairs, et nous n’en avons pas peur. En revanche, dépenser une énergie et un temps infinis à évaluer à tout va, à sur-sélectionner, à trier les meilleurs des meilleurs, qui plus est de manière de plus en plus bureaucratique, est vain et stérile ; cela ne peut qu’appauvrir le potentiel collectif de la communauté scientifique.


La recherche a besoin de la confiance de la Nation et du gouvernement : une confiance non pas aveugle, mais suffisante pour laisser aux projets le temps de mûrir, pour permettre, dans le cadre des priorités générales fixées par les élus, aux chercheurs de mener les programmes qu’ils ont élaborés et d’évaluer les résultats de leurs pairs. Pour que le système français soit capable de se reconfigurer face aux défis de l’avenir, il lui faut aussi une masse critique suffisante en termes de nombre de personnels statutaires, une diversité suffisante en termes de disciplines.


C’est pour cela que nos récompenses ont, dans le contexte actuel, un goût un peu amer : depuis quatre ans, mais plus encore depuis un an, un ensemble de décisions, parfois d’apparence très technique, parfois ponctuelles, d’autres fois même présentées comme permettant d’injecter plus d’argent dans la recherche, expriment au fond une profonde défiance par rapport à nos activités, à leur qualité et à notre manière de les accomplir, et une profonde ignorance des modalités spécifiques de fonctionnement de la recherche. Il est pourtant encore temps de faire d’autres choix, qui permettront au système français de recherche, déjà largement envié de par le monde – on compte 30 % d’étrangers parmi les candidats au CNRS, malgré les conditions matérielles proposées... –, de faire encore mieux à l’avenir.


Nous ne pouvons donc que demander :


- le respect des missions de service public pour l’Enseignement supérieur et la Recherche, avec un financement adapté à la réussite de ces missions ;


- un plan pluriannuel de recrutement d’enseignants-chercheurs, de chercheurs et d’ITA titulaires, pour développer la recherche en même temps que la réussite des étudiants, et pour que la France reste un pôle d’attraction pour des scientifiques de haut niveau. Beaucoup de brillants scientifiques français sont aujourd’hui obligés de travailler dans la précarité et/ou à l’étranger, faute de possibilités d’être recrutés. Une recherche d’excellence, avec une vision à long terme, n’est possible qu’avec des personnels statutaires, qui peuvent ainsi se lancer dans des projets ambitieux ;


- le maintien, à côté des Universités et des organismes de recherche appliquée, d’un CNRS national et généraliste, doté de réels moyens, ayant pour mission d’explorer tous les domaines de la connaissance, mettant en œuvre de façon autonome une politique scientifique cohérente, qui favorise l’interdisciplinarité et les projets à long terme ;


- une politique d’ensemble encourageant la coopération plutôt que la compétition entre organismes de recherche et Universités (et entre ces dernières), ce qui passe notamment par la sauvegarde d’un statut national des chercheurs et des ITA permettant une mobilité géographique et thématique, assorti de possibilités d’échanges et de coopération beaucoup plus importantes qu’aujourd’hui avec l’enseignement supérieur ;


- des financements sur projets courts qui ne fassent que compléter les financements de plus longue haleine (notamment pour le lancement de nouvelles pistes), et qui soient majoritairement attribués à des « projets blancs » (sur des thématiques proposées par les chercheurs eux-mêmes), avec des procédures d’expertise transparentes ; 


- une évaluation des personnels, des laboratoires et des projets, à tous les niveaux, qui soit essentiellement réalisée par des chercheurs et enseignants-chercheurs, et non pas confiée à des personnalités extérieures au monde de la recherche ; et qui ne soit pas automatisée sur la base unique d’indicateurs chiffrés, au détriment de l’analyse du contenu des travaux menés.


Posté par fzanetti à 12:25 - Recherche et enseignement supérieur - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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